Philosophie Politique

Le bug démocratique

Publié par Abdel and Co

« liberté, je tweete ton nom. »

La démocratie est un régime politique très exigeant. Il lui faut à la fois la sécurité et la liberté, le respect de la vie privée et la transparence publique, la force de la loi et la possibilité d’y déroger, la rigueur de la morale et le frisson de l’interdit. Bref, elle veut le beurre et l’argent du beurre. Ce qui, dans certaines situations exceptionnelles, conduit parfois les citoyens à l’orée de la schizophrénie. Et nombre de commentateurs aux frontières de l’incohérence. On peut le constater à la teneur des débats médiatiques autour du projet de loi sur le renseignement.

Même si certains d’entre eux ont des motivations sans grand rapport avec les libertés individuelles – les hébergeurs de données informatiques, qui menacent, évidemment, de délocaliser-, les opposants à ce nouvel arsenal législatif visant entre autres à mieux combattre le terrorisme sont trop divers et trop légitimes – Ligue des droits de l’homme, Amnesty, syndicats de magistrats et avocats, barreau de paris, CNIL, contrôleurs institutionnels …- pour mettre en doute la nécessité de l’améliorer et de le soumettre à un contrôle plus strict. Faut-il pour autant le frapper d’infamie en le baptisant « Patriot Act à la française », comme l’ont fait certains médias ne se privent généralement pas de pointer, au lendemain de tel ou tel attentat, les « failles dans la sécurité » et les lacunes des services de renseignement…

Confrontés au terrorisme, nous voilà dans une curieuse position : nous exigeons une sécurité maximum et un risque zéro illusoire – même en Israël, qui est en état de guerre larvée permanent et où l’on compte presque autant de check point que de panneaux de signalisation routière, on en parvient pas à empêcher certains attentats-, mais nous fronçons le sourcil devant des lois jugées trop sécuritaires.

Nous nous inquiétons de l’incapacité des autorités à coincer les drones que des geeks plus ou moins innocents envoient bourdonner sur des « sites sensibles », mais nous serions plus rassurés si les flics se déplaçaient toujours en bicyclette et menaient leurs enquêtes avec pour seul outil une loupe.

Plus généralement, ce débat législatif met en lumière quelques contradictions de notre société démocratique 2.0, qui s’insurge contre le risque du pillage de données personnelles, mais qui déboule sa vie privée en continu sur Facebook, qui s’inquiète de la possibilité de se voir traquée, épiée, espionnée par des officines étatiques, mais qui se jette avec frénésie consumériste inquiétante sur des gadgets technologiques toujours plus « connectés » qui nous identifient et nous pistent à chaque seconde de notre vie consciente, et, bientôt, inconsciente. Gadgets développés dans le secret de multinationales dont les activités et les objectifs échappent à tout contrôle et que même les Etats les plus puissants peinent à régulier. Voir les opposants à la loi renseignement dénoncer le flicage future sur twitter et les réseaux sociaux, depuis des smartphones qui sont autant de mouchards pour ceux qui nous les vendent, a quelque chose de fascinant… Car, dans les faits, les James Bond supposés de la DGSI ont un train informatique de retard : nous sommes déjà « algorithmés » en permanence.et nous trouvons ça délicieusement branché.

Ce projet de loi imparfait est peut-être l’occasion de nous interroger sur ce défi inédit lancé aux sociétés démocratiques : ne pas abandonner nos inspirations à la liberté, non seulement face au danger terroriste, mais aussi face aux mirages faussement émancipateurs que le cybercapitalisme nous agite sous le nez. Au fond, il est paradoxalement plus compliqué d’exercer sa liberté dans une démocratie que dans une dictature. Dans une dictature, il suffit de l’exercer contre un ordre totalitaire défini et identifiable. C’est dangereux, mais simple. Contre soi-même. C’est-à-dire contre ses propres tentations et ses propres peurs…

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Source : Billet de GéRARD BIARD dans le Charlie Hebdo du 15 avril 2015

 

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