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L’islam s’est-il répandu par l’épée ?

Publié par Abdel and Co

Il y a distinction simple et évidente entre répandre une foi et étendre un ordre politique.

Le jihâd (sous sa forme offensive) n’a pas vocation à étendre la foi, à convertir par la force des populations, mais à conquérir des territoires et étendre l’ordre politique de l’islam, dont l’une des particularités est d’accepter d’autres confessions religieuses que l’islam. D’ailleurs, en islam, il n’existe pas de conversion forcée et aucun courant ne reconnait « l’islamité » d’un individu qui aurait embrassé l’islam sous la contrainte.

C’est ainsi que les empires musulmans, omeyyade puis abbasside, restèrent longtemps composés en majorité de populations chrétiennes, juives et mazdéennes, voire, dans certaines contrées, païennes. La conversion progressive à l’islam, au fil des siècles, d’une majorité de ces populations fut la conséquence indirecte de ces conquêtes, mais non leur finalité.

Il existait même des réticences chez les premières générations de musulmans à la conversion massive des populations administrées, à commencer par le calife ‘Umar ibn al-Khattâb qui redoutait les conversions de certaines populations, car il y voyait une cause de déclin. Celles-ci obtenaient immédiatement le statut de musulmans et pratiquaient les rites extérieurs, mais sans être imprégnés suffisamment des vertus et de la personnalité islamique.

Plus tard, les omeyyades cherchèrent à tout prix à freiner les conversions des populations vivant dans la partie orientale de leur empire, en partie pour ne pas se priver des recettes de la Jizya, mais aussi parce que ces peuplades nouvellement intégrées à leur empire ne se conformaient pas à toutes les exigences de l’islam.

L’islamisation des populations s’est faite par la suite et fut la conséquence indirecte de ces conquêtes puisque l’islam étant devenu l’ordre établi dans ces régions conquises. Comme le dit Ibn Khaldoun « les peuples embrassent la foi de leurs maitres ». Ce principe est toujours valable aujourd’hui avec l’adhésion massive aux idéologies occidentales, libéralisme, démocratie et autres, du fait que l’occident soit devenu le maitre, directement ou non, en terres d’islam.

Ce n’est pas le cas du christianisme qui, une fois devenu la religion d’État dans l’empire romain, s’est répandu par la force puis par une implacable répression menée par l’État byzantin comme je le relate dans « la conquête de l’Égypte » à propos des territoires byzantins où l’empereur Héraclius a réprimé les juifs ainsi que toutes les tendances chrétiennes qui ne se conformaient pas au dogme officiel.

Nous ne parlerons pas de la christianisation forcée et sanglante dans les Amériques, en Afrique et ailleurs. D’ailleurs, ceux qui en Occident revendiquent l’identité chrétienne réclament de mettre fin à la parenthèse « tolérante » dans l’histoire européenne qui a coïncidé avec la déchristianisation.

En tant que terre chrétienne, la France de F. Fillon ou M. Lepen ne pourra tolérer la pratique la plus élémentaire de l’islam et exigera des musulmans une parfaite soumission (changement de prénom, interdiction du voile, fermeture de nombreuses mosquées) alors qu’en terres d’islam, des communautés de toutes confessions ont eu le droit pendant des siècles de pratiquer leurs cultes.

L’accusation occidentale selon laquelle « l’islam s’est répandu par l’épée » est donc, comme très souvent, une pure inversion des rôles.

Les empires intérieurs

La conquête de territoires n’a d’intérêt que si elle permet à un État d’étendre sa domination sur de nouvelles populations. Ce n’est pas le territoire en tant que superficie géographique qui compte mais la quantité de populations incorporées sous l’ordre politique.

Autrefois, l’expansion territoriale par la conquête militaire était le seul moyen d’étendre la domination sur de nouveaux peuples car les foyers de populations étaient alors distants les uns des autres et les populations peu mobiles. A notre époque, et depuis le mouvement de décolonisation tout particulièrement, les puissances occidentales ont trouvé une nouvelle méthode d’extension impériale en exploitant la grande mobilité des populations.

Les USA, la France ou l’Angleterre ont bâti leur puissance actuelle sur l’absorption de populations venues du monde entier afin de constituer des « empires intérieurs ». C’est cette domination sur des populations denses et venues d’horizon variés qui leur confère une puissance mondiale par opposition aux pays restés repliés sur des identités locales; au même titre que le cosmopolitisme et la tolérance religieuse des empires musulmans leurs conféraient autrefois une puissance mondiale.

De nos jours, il n’est plus nécessaire à un État d’user de l’énergie sous la forme de conquêtes militaires pour ériger un empire, il lui suffit d’offrir sur son territoire une gouvernance suffisamment attrayante, c’est-à-dire un ordre juste et garantissant la prospérité du plus grand nombre, pour voir affluer des populations venues du monde entier en quête d’un avenir et d’une situation professionnelle.

A titre de comparaison : certains estiment que l’empire romain au maximum de son extension territoriale, de la Grande-Bretagne jusqu’en Arabie, administrait en tout environ 60 million de personnes c’est-à-dire l’équivalent de l’actuelle population de la France sur un territoire bien plus réduit. Cette comparaison montre qu’il est bien plus économique de constituer et conserver un « empire intérieur » plutôt qu’un vaste empire territorial.

Comme je l’explique dans HPI (tome 1), la stratégie du Prophète (ﷺ) à Médine a consisté en cela pendant plusieurs années. Les musulmans ne se sont pas lancés à la conquête de l’Arabie mais ont pris soin de ne pas attaquer frontalement leur rival mekkois, pour ne pas s’affaiblir par l’expansion.

Avant l’islam, Yathrib était une petite bourgade. Le Prophète (ﷺ) en a fait une Cité accueillant des populations de tous les recoins d’Arabie avec l’appel à la « Hijra » c’est-à-dire au devoir des croyants, quels que soient leur tribu, à rejoindre la terre d’islam à Médine. De ce fait, pendant de longues années, l’objectif de l’islam n’était pas l’expansion territoriale mais la concentration de puissance localement à Médine.

Cette puissance était d’abord démographique, puis économique et militaire ; ces deux dernières variables résultant de la première, puisque plus la population de Médine se densifiait et se diversifiait, plus les échanges économiques étaient intenses et plus l’État médinois pouvait disposer de combattants potentiels.

A. Soleiman Al-Kaabi


Source : Nawa

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