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La révolution par l’échec

La révolution par l'échec

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Les dernières consultations électorales du monde occidental disent, avec force, combien nos systèmes politiques sont en crise. Mais la révolution fondée sur l’échec des systèmes est-elle à même de surmonter cet échec ?

Notre monde moderne est le fruit de trois révolutions : l’Indépendance américaine et la Révolution française, lesquelles ont ouvert la voie à la liberté et la démocratie, et la révolution russe qui, elle, n’a pas réussi à mettre fin aux inégalités. En revanche, le XXIe siècle a vu naître, lui, une autre révolution silencieuse qui, curieusement, sans esprit véritablement révolutionnaire, est en train de se pérenniser, peut-on lire dans les colonnes d’EL PAIS, cité par le Courrier International. Cette révolution-là est fondée sur l’échec des systèmes. Et c’est ainsi qu’après le Brexit, après l’élection de Donald Trump, le choix des électeurs français au premier tour de la présidentielle ne s’est pas porté sur les partis traditionnels, mais plutôt vers ceux qui soutenaient le changement.

En ce sens, poursuit le journal, Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont ainsi en commun d’avoir établi l’acte de décès du système français. Marine Le Pen l’a fait dans la violence, en pariant sur une France arc-boutée sur ses origines, et Emmanuel Macron l’a fait en constatant que la révolution avait déjà eu lieu et qu’il fallait donc négocier ce changement. Mais si cette élection porte en elle le triomphe de cette révolution contre l’incapacité à se renouveler, pour autant, ni les sociétés ni les politiques n’ont élaboré, par ailleurs, de stratégies pour résoudre des problèmes tels que l’impunité, la corruption, ou pour organiser la société et la mener au-delà de la haine et de la colère et ainsi changer, véritablement, de modèle. Certes, l’ascension de ces deux candidats aura brouillé le traditionnel clivage entre droite et gauche, mais pour lui substituer une simple opposition entre nationalisme d’un côté et mondialisation de l’autre. De sorte que face à une crise sans précédent, la révolution fondée sur l’échec des systèmes apparait, elle-même, incapable de surmonter cet échec.

A présent, les analystes de tous bords s’épanchent sur la nature de la crise que traverse actuellement la France : identitaire pour certains, économique et sociale pour d’autres. Or, la difficulté à fournir des réponses convaincantes pourrait bien résulter d’une erreur de départ sur la vraie nature de cette crise, peut-on lire sur le portail d’information THE CONVERSATION, repéré par le magazine Slate. Plus qu’économique, sociale ou identitaire, la crise que nous subissons pourrait être une crise … de stupidité. Bien entendu, le terme est provocateur. En réalité, il doit être compris ici au-delà de son sens commun. En psychologie, la stupidité englobe non seulement le déficit de savoir, mais aussi l’incapacité ou l’absence de volonté d’utiliser et de développer son savoir. Or parmi les nombreuses manifestations de stupidité mises en évidence par la recherche en sciences sociales, deux d’entre elles sont particulièrement éclairantes au vu de la crise actuelle. Tout d’abord, quand les individus s’abstiennent d’utiliser leur savoir, ils ont tendance à choisir pour leaders les personnes affichant une forte confiance en elles et exprimant les jugements les plus péremptoires. Ensuite, nombre d’organisations instaurent aujourd’hui, en leur sein, une culture de la stupidité consistant à privilégier l’action sur la réflexion.

Cette culture comporte, évidemment, des avantages. Au sein des organisations, l’absence de doute et de réflexion critique permet d’éviter les conflits. Elle facilite la cohésion autour d’un projet commun. Ou dit autrement, l’efficacité d’une organisation serait maximale lorsque ses membres se taisent, non par respect ou crainte de l’autorité, mais parce qu’ils ne doutent pas et suivent sans réfléchir les instructions de leur leader. Dès-lors, il n’y a qu’un pas à franchir pour conclure que les organisations les plus efficaces seraient celles organisées autour d’un chef charismatique, impulsant la marche à suivre à des subordonnés qui ne se posent aucune question et mettent en œuvre sans réfléchir (et même pour certains avec entrain) les décisions prises «en haut». Mais s’il est aisé de comprendre pourquoi les dirigeants politiques et économiques ont intérêt à instaurer une culture de la stupidité, qui renforce leur pouvoir et accroît la productivité à court terme de leur organisation, il est plus difficile de comprendre pourquoi les citoyens, eux, y adhèrent.

Plusieurs travaux démontrent que de nombreuses personnes retirent une satisfaction personnelle à rester «ignorants». Le choix de l’ignorance permet, en effet, de protéger son ego et de se dédouaner en cas d’échec. Et puis, rien n’est plus rassurant, au fond, qu’un discours exposant des solutions simples, ne laissant aucune place au doute. Le problème, c’est que si la culture de la stupidité montre une certaine efficacité par temps calme, elle peut cependant entraîner des effets dévastateurs à long terme. D’où la nécessité pour sortir de la crise de passer par la réhabilitation du doute. Car comme l’écrivait Nietzsche, «ce n’est pas le doute, mais la certitude qui rend fou». À quand un leader politique, en somme, avouant publiquement ses erreurs ou ses doutes sur la marche à suivre ? A ce titre, analyse LE TEMPS, le débat télévisé présidentiel de mercredi soir est un excellent baromètre de la température politique ambiante. Il témoigne de la détérioration des termes du débat politique, qui privilégie le spectacle et la fougue oratoire à la discussion raisonnée.

Enfin cette révolution par l’échec nous renvoie à une autre variable, la nature humaine. A ce titre, une étude parue le mois dernier dans la revue SCIENCE a de quoi nous alerter. Elle porte, curieusement, sur les intelligences artificielles. Avec leurs capacités de raisonnement froides, on imagine ces intelligences dénuées de tout préjugé. Or c’est tout le contraire que démontre cette étude. Les chercheurs de l’université de Princeton ont eu recours à un programme effectuant le test dit d’association implicite, qui évalue le degré d’association d’idées, en mesurant le temps mis par une personne à former des paires de mots qu’elle estime semblables. Et cette fois-ci, en lieu et place d’un cobaye humain, c’est une machine qui s’est prêtée au jeu. Eh bien les chercheurs ont démontré que certains types d’intelligence artificielle reproduisaient exactement les mêmes stéréotypes, en particulier, racistes existant dans le langage. Faut-il en déduire que les intelligences artificielles naîtraient racistes ? Un universitaire assure qu’il est possible, dans un deuxième temps, de corriger ces machines. Plus facile, toutefois, à dire qu’à faire. Tout d’abord, parce qu’on ne sait pas encore vraiment comment réguler ces algorithmes avec des règles éthiques et morales, mais aussi (et c’est tout aussi inquiétant) parce qu’on ne comprend toujours pas comment la machine a pris sa décision.

Par Thomas CLUZEL


Source : France culture Revue de presse internationale par Thomas Cluzel

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